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A la veille de la sortie de nouveaux initiés au Poro chez les Fodonons de Dikodougou / Léon Silué alias Baba du Poro (Promoteur du Festival des initiés) : « Le Poro n’est pas de la sorcellerie »

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10.07.2026
Le chapeau

Silué Dossinatie Léon, plus connu sous le nom Léon Silué dit Baba du Poro, est le commissaire général du Festival culturel et sportif des initiés du département de Dikodougou. Fils du peuple Fodonon, sous-groupe sénoufo, originaire de Kaplé, encore appelé ‘’Dikodougou’’, il fait des révélations sur l'initiation au Poro et situe l'enjeu de cette institution initiatique et socio-religieuse, véritable école de vie chez ce peuple du Nord de la Côte d’Ivoire.

Comment naît en vous l’amour pour l'art, surtout le sacré, à telle enseigne que vous soyez un des promoteurs les plus actifs de la région du Poro ?
Léon Silué : Depuis mon enfance, j'ai toujours été profondément attaché à notre culture. J'ai grandi dans le respect des anciens, en restant à leur écoute afin d'apprendre les valeurs, les traditions et les enseignements transmis par nos ancêtres. Comme le dit un célèbre adage, ‘’Un peuple sans culture est un peuple sans identité’’. Cette conviction m'a conduit à devenir un promoteur culturel immatriculé auprès du ministère de la Culture et de la francophonie. Je suis également président de l'Union des Fodonons du département de Dikodougou (Udf2d) et président de la danse Boloye de Dikodougou. Mon engagement est de préserver, valoriser et transmettre notre riche patrimoine culturel aux générations présentes et futures.

L'actualité, c'est la 3e édition du Festival des initiés lancé, le samedi 20 juin dernier, et qui s'étend jusqu’au samedi 18 juillet 2026. Qu’est-ce qui a motivé la création d'un tel événement ?
Notre principal objectif est la sauvegarde et la valorisation de notre patrimoine culturel. Ce Festival est également un puissant instrument de paix, de cohésion sociale, de fraternité et d'unité entre les villages ayant en commun le Poro dans le département de Dikodougou. Nous voulons aussi encourager la jeunesse à renouer avec ses racines, à connaître son histoire et à être fière de son identité culturelle. En protégeant notre culture, nous préparons également le développement touristique, économique et social de notre département.

Comment s'organise le calendrier de cet événement ?
Notre Festival respecte d'abord les principes de la tradition. Avant toute activité, une 1re rencontre est organisée entre le commissariat général, le chef de canton, le chef du village de Kaplé, les notables et les responsables des bois sacrés. Ensuite, une 2e réunion rassemble les chefs des villages participants, afin de présenter le règlement traditionnel et sportif, et de procéder au tirage au sort des équipes. Notre règlement est très clair : la discipline traditionnelle est obligatoire. Seuls les initiés au Poro peuvent participer aux compétitions, et les arbitres centraux et arbitres de touche sont également des initiés. Le jour des rencontres, toutes les délégations se rassemblent d'abord à la chefferie de Kaplé. Les joueurs s'habillent selon les prescriptions de la tradition, portent le parriga (terme issu du patrimoine linguistique sénoufo désignant le cache-sexe communément appelé en Côte d’Ivoire ‘’ablakon’’, Ndlr), puis participent aux prises de vue sur les sites emblématiques du village, notamment au Kpakporlor, haut lieu historique et culturel. Enfin, les délégations rejoignent le terrain dans une procession ordonnée, respectueuse des coutumes et des ancêtres.

En termes d'innovations et des temps forts, que prévoyez-vous concrètement ?
Chaque journée possède une importance particulière. Le Festival se déroule pendant près d'un mois. Plusieurs semaines sont consacrées aux compétitions sportives, puis les derniers jours sont entièrement dédiés aux activités culturelles, notamment les danses traditionnelles, la lutte traditionnelle, les jeux traditionnels, les prestations culturelles des jeunes filles, les démonstrations artistiques et d’autres activités mettant en valeur notre patrimoine.

Quelle place occupe la transmission du patrimoine aux jeunes dans l'organisation du Festival ?
La transmission aux jeunes est au cœur même du Festival. Les compétitions étant réservées aux initiés, beaucoup de jeunes prennent conscience de l'importance du Poro et s'y intéressent davantage. Chez les Fodonons, le Poro représente une étape essentielle dans la vie d'un homme. Il constitue une véritable école de la discipline, du respect, du courage, de la responsabilité et de la sagesse. À travers ce Festival, nous encourageons les jeunes à préserver leur identité culturelle et à devenir les gardiens de notre héritage.

Y a-t-il des rites, danses et expositions sur lesquels l'accent est mis au cours des festivités ?
Le Festival des initiés met en lumière plusieurs aspects et expressions de notre patrimoine : les danses traditionnelles, la lutte traditionnelle, les jeux traditionnels, les chants, les tenues traditionnelles, les instruments de musique, les savoir-faire ancestraux ainsi que plusieurs autres richesses culturelles propres au peuple Fodonon.

Attendez-vous des délégations venant d'ailleurs, cette année ?
Oui. À l'occasion de la grande finale, nous accueillerons des délégations culturelles, des invités, des artistes ainsi que plusieurs personnalités en provenance d'autres localités, afin de célébrer ensemble notre patrimoine culturel.

Quel est la part du sport pendant le Festival ?
Le sport est un formidable facteur d'unité. Pendant le Festival, les villages se retrouvent dans un esprit de fraternité, de respect et de fair-play. Les compétitions permettent de renforcer les liens entre les populations, de régler les différends dans un climat apaisé et de promouvoir la paix, la solidarité et le vivre-ensemble.

Existe-t-il des récompenses prévues au terme des différentes épreuves et des jeux traditionnels ?
Oui. Chaque année, tous les villages participants sont récompensés. Les chefs de villages, les responsables des bois sacrés, les meilleures équipes ainsi que les personnes ayant contribué à la réussite du Festival reçoivent également des distinctions et des trophées en signe de reconnaissance.

Quel est l'impact réel du Festival sur le développement de Dikodougou ?
Le Festival contribue fortement à faire connaître Dikodougou. Il attire des visiteurs, favorise les activités commerciales, valorise notre patrimoine touristique et culturel, et participe au développement économique de notre département. Cela nous permet de bénéficier de l'accompagnement des autorités administratives, des élus, des cadres de la région, des opérateurs économiques, des partenaires institutionnels ainsi que de nombreuses personnes de bonne volonté qui partagent notre vision de la promotion culturelle.

Cette édition sera marquée par la sortie des nouveaux initiés au Poro. Mais que répondez-vous aux détracteurs qui affirment que cette initiation a des relents fétichistes?
Il faut qu'on clarifie les choses. Le Poro est, avant tout, une initiation chez les Sénoufo, qui n'a rien de fétichiste. Ce n'est pas non plus de la sorcellerie. Le Poro est bien plus qu'une cérémonie : c'est une école de formation morale, spirituelle, sociale et culturelle, qui enseigne le respect, la discipline, la responsabilité et les valeurs fondamentales de notre communauté. Chez nous, le statut d'Homme passe obligatoirement par l'initiation au Poro.

Après le conclave avec la notabilité de Kaplé, il a été interdit de filmer le rituel de sortie des initiés. Pourquoi cette interdiction ?
Je tiens à préciser quelque chose : chez les Fodonons de Dikodougou, le Poro est d'abord une institution sacrée. Certaines cérémonies sont réservées exclusivement aux personnes concernées par la tradition et ne sont donc ni filmées ni diffusées publiquement. Cette décision vise à préserver le caractère sacré du rite, à respecter les règles coutumières et à protéger un patrimoine spirituel transmis de génération en génération. Nous demandons donc à chacun de respecter ces prescriptions, car elles participent à la sauvegarde de notre identité culturelle et de nos traditions ancestrales.

Concernant l'initiation au Poro, est-ce un rite exclusivement réservé aux hommes ?
Non, pas du tout. Chez nous les Fodonons, il y a le Poro des hommes et le Poro des femmes. Pour les hommes, les femmes n'y ont pas accès. Aucune femme ne peut être initiée à cette occasion. Il est formellement interdit aux femmes de le voir sous peine de conséquences néfastes. Par exemple, lorsqu'une femme enfreint cette loi, elle s'expose, au pire des cas, à la mort.  Sinon l'un des inconvénients est la privation de procréation.  Les hommes ne peuvent pas non plus être initiés au Poro des femmes. Ils sont alertés à la veille pour ne pas qu'ils voient le Poro des femmes. Car, étant un homme, si tu es amené à le voir, inévitablement l'impact sur ta vie est indéniable. Le châtiment va du non enfantement à la mort, en passant par des maladies incurables de tous ordres. Il arrive qu'on veuille conjurer le mauvais sort lorsqu'une femme ou un homme voit pour l'un ou l'autre. Le hic, c'est que tous les sacrifices faits pour empêcher le drame ne marchent pas souvent. C'est pourquoi tout le monde est avisé avant que ce cycle n’entre en cours.

Une curiosité, d'où vient votre appellation ‘’Baba du Poro’’ ?
L'appellation ‘’Baba du Poro’’ est née de deux histoires qui me tiennent à cœur. D’abord, ‘’Baba’’ est un surnom affectueux que ma mère m'a donné à ma naissance. Ce qui veux dire que je suis son papa. Ce prénom symbolise donc l'amour et le lien particulier qui nous unit. Ensuite, ‘’du Poro’’ m'a été attribué en raison de mon profond attachement à la tradition, au Poro et à la culture Fodonon. Depuis mon enfance, je me suis toujours investi dans la préservation et la promotion de notre patrimoine culturel. Aujourd'hui, beaucoup de personnes m'identifient à cet engagement. C'est donc la combinaison de ces deux appellations qui donne le nom ‘’Baba du Poro’’ ; un nom que je porte avec fierté, car il reflète à la fois mon histoire familiale et mon engagement pour la sauvegarde de notre identité culturelle.

La préservation du patrimoine culturel implique aussi les populations de Dikodougou et de la région du Poro. Qu’en pensez-vous ?
Justement ! J'invite d’ailleurs toutes les populations de Dikodougou, les filles et fils de la région, la diaspora ainsi que tous les amoureux de la culture ivoirienne à venir nombreux vivre cette grande fête culturelle. Ensemble, préservons nos traditions, renforçons la paix, l'unité et la fraternité, afin de transmettre à nos enfants un héritage culturel dont ils seront fiers.

 

Signature
Interview réalisée à Dikodougou par DIARRA Tiémoko
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